Je m'avance vers le lit où gise une personne qui m'est chère. Encore plein de l'innocence enfantine je lance un bonjour plein d'enthousiasme à un corps qui ne semble plus réagir, simplement intrigué par son manque de réactivité, je lui saisi la main. Elle est encore chaude, il est encore en vie, je souris. Le terme de morphine ne me dit rien, je ne sais pas encore que c'est bientôt la fin. Les morphiniques employés à haute dose ont deux effets, le premier bien connu est celui d'antalgique puissant, le second est celui d'euthanasique qui ne dit pas son nom... Je m'approche de ce visage au rictus un peu étrange mais apparemment serein, je glisse une bise furtive et m'en vais, ce sera un adieu sobre qui aurait pu être plus expansif si on m'avais dit ce qui se passait...
Plus récemment une amie très proche de moi m'annonce qu'elle est atteinte d'une maladie grave qui lui a déjà couté son insousiance et qui pourrait demain lui couter la vie. Ses larmes sont encore chaudes sur mon épaule, ma rage envers moi même pour mon impuissance reste persistante, je n'avais que quelques mots creux et quelques caresses, pour tenter de la rassurer et pour lui dire au revoir, elle partait loin de moi, vers sa meilleure chance de survie. Je suffoque tellement je suis faible face à tout ça, je ne peux absolument rien faire...
Je revois ces scènes, ou plutôt je les reconstruits, je ne sais plus vraiment ce qui s'est passé, les actes et les évènements sont flous aujourd'hui, seule reste la blessure, ouverte et toujours suitante. Je la soigne à ma manière, j'ai décidé de passer de l'autre côté de la barrière, vers ce corps de métier qui peut paraître mystérieux dans ces moments où ils sont les seuls à pouvoir prendre soin de ceux qu'on aime, les seuls à savoir comment, dans ces cas extrèmes. Je porte tous les matins cette blouse, je reste toujours aussi ignorant mais avec la foi qu'un jour je saurais, et qu'un jour quand je ne serais plus ce simple étudiant mais le véritable soignant, je pourrais faire en sorte qu'au moins un seul de ces drames ne se reproduise pas. Peu m'importe le prix à payer en souffrances et sacrifices, si j'y parvient tout cela sera effacé, j'espère alors pouvoir me reposer un peu plus serein...